De la science et du sens : entretien avec Mélanie Marcel de SoScience!

Mélanie Marcel était partie pour faire de la recherche sur la physique des ondes et le traitement des signaux en neurosciences… et elle s’est pris au jeu de SoScience!, initiative étudiante devenue une start-up furieusement Jugaad. Son objectif : faire plancher des étudiants scientifiques sur les problématiques de recherche rencontrées par des entrepreneurs sociaux.

Comment est né SoScience! ?

Le projet est né fin 2011. On en a discuté avec Eloïse Szmatula, alors que l’on était toutes les deux encore étudiantes, en stage au Japon. En revenant en France on a décidé de monter un petit groupe de 5 personnes, qui se trouvaient être toutes des filles, et dans notre école d’ingénieurs on a proposé aux étudiants qui avaient des compétences de les mettre à profit pour régler des problématiques techniques qui allaient avoir un impact social ou environnemental. Tout ce que l’on a fait de fin 2011 jusqu’à aujourd’hui tourne autour de la question : comment la recherche et la science peuvent-elles avoir leur rôle à jouer pour répondre aux grands problèmes sociétaux de notre temps ? Il s’agit d’entrepreneuriat social mais d’un point de vue scientifique : là où l’entrepreneur social « twiste » l’économie, on cherche à « twister » la science.

Le projet s’est lancé de manière très opérationnelle. On connaissait bien des réseaux comme MakeSense, Ashoka, Antropia ou la GSVC, dans lesquels il y a beaucoup d’entrepreneurs sociaux. Parmi ces entrepreneurs sociaux, on en a sélectionné qui avaient visiblement des problématiques de recherche, que l’on a proposées aux étudiants ingénieurs pour être traitées complètement bénévolement avec l’aide de chercheurs dans les laboratoires de l’ESPCI ParisTech. C’était un projet qui n’avait même pas de statut juridique, puisqu’il était hébergé par une association de l’école, mais on a voulu se lancer dans l’action et que ce soit utile immédiatement pour les entrepreneurs sociaux. Ça a duré à peu près un an, jusqu’à ce que fin 2013 Éloïse et moi-même finissions nos études. On s’est alors trouvées face à un choix : faire une thèse, aller dans l’industrie classique, ou faire autre chose. Finalement, on a décidé de travailler sur SoScience! parce que ça marchait très bien et que l’on rencontrait beaucoup d’entrepreneurs sociaux qui avaient une problématique de recherche. On s’est dit : si on ne le fait pas maintenant, on ne le fera jamais. On s’est lancées en septembre 2013 à temps plein toutes les deux et là on se structure beaucoup plus tout en restant dans l’action.

On a réussi à faire intégrer notre démarche dans le cursus de l’ESPCI, avec le SoScience Advanced Program : 5 sujets qui font désormais partie du cursus des étudiants, et sur lesquels ils vont travailler par équipes de 2 ou 3. Soscience! a sélectionné les entrepreneurs sociaux et fait le diagnostic des problématiques ; maintenant on cherche à permettre un dialogue constant pour que les étudiants fassent quelque chose qui soit utile à l’entrepreneur social, qu’ils n’oublient pas toutes les contraintes culturelles sociales économiques du pays cible.

Pour ce faire on va proposer tout au long de l’année 6 cours et conférences sur des sujets comme l’innovation frugale, ou comment la science peut être influencée par la culture des pays, pour les sensibiliser et qu’ils comprennent que ce qu’ils sont en train de faire, qui est de la science, fait partie d’un tout. Le 31 mars, c’est la journée de lancement : des équipes vont travailler toute la journée en mode workshop sur deux sujets dans le cadre du Campus Pro Bono à l’ESCPI, co-organisé avec Pro Bono Lab. Et en avril 2015 il va y avoir un showroom où les étudiants pourront présenter les 5 produits qu’ils auront pu créer.

Quel est votre modèle économique ?

A côté de l’action on a développé 2 autres axes qui sont la sensibilisation et la prospective. La sensibilisation passe par les conférences que l’on donne en écoles d’ingénieur et du conseil pour des entreprises plus classiques qui voient bien qu’elles sont en train de se retrouver à la traîne et qui ont besoin qu’on leur dise comment faire évoluer leur recherche, en intégrant l’innovation Jugaad, l’open science… On est un des seuls acteurs en Europe sur la question de la recherche responsable, et du coup on a une mission d’évangélisation dans les écoles ou les entreprises.

Concernant la prospective, on fait partie de plusieurs groupes de réflexion sur l’impact de la technologie sur la société. On pense nous-mêmes à lancer une communauté sur la recherche responsable : énormément de gens qui nous demandent comment ils peuvent s’impliquer dans SoScience!, et ça serait une bonne manière de le faire. On en est encore loin, mais notre rêve serait d’avoir quelque chose qui existe aux Etats-Unis : un laboratoire dédié à ces questions de recherche responsable. La difficulté, outre le financement c’est qu’il faut réunir au même endroit des compétences très différentes.

SoScience! s’appuie sur les idées d’entrepreneurs sociaux sur le terrain. On ne produit pas d’idées nous-mêmes, car on est trop loin des problématiques sur tous les pays pour pouvoir sortir des choses qui soient pertinentes. Le laboratoire que l’on imagine pourrait être un lieu où l’on pourrait en plus des chercheurs de plusieurs disciplines, faire venir des experts de la santé, des problématiques de chaque pays, des entrepreneurs de différents endroits, et les faire travailler tous ensemble.

Aujourd’hui le conseil est une des manières de rendre notre business model viable, avec les cours et conférences que l’on peut proposer aux écoles d’ingénieurs ou de commerce sur les questions d’innovation. La première étape est de viabiliser ce modèle. Pour la suite, sur cette question du laboratoire, on réfléchit à beaucoup de modèles différents. Par exemple, on pourrait très bien faire comme le fonds Danone Ecosystème : plusieurs entreprises se sont réunies, ont mis de l’argent sur la table pour mener des actions toutes ensemble, et obtiennent un retour sur investissement par les crédits carbone. Là, ça pourrait très bien être plusieurs entreprises qui décident de faire un laboratoire commun, et que les brevets des innovations issues de ce laboratoire leur appartiennent.

Comment gérez-vous les questions de propriété intellectuelle ?

Justement, c’est une grosse question. On a la gère par des co-propriétés ; on fait en sorte que tous les acteurs aient une part du brevet. La question qui se pose vraiment c’est cette du valorisateur, la personne qui va pouvoir vraiment utiliser le brevet ; en général, on le donne à l’entrepreneur social parce qu’évidemment il cherche à lancer un produit dessus. Il y a une innovation sur laquelle on est en train de réfléchir à un dépôt de brevet et pour laquelle l’un des chercheurs est prêt à ne pas prendre de part au brevet. C’est aussi la force de notre travail : on propose des choses innovantes avec un impact tellement fort que ça touche les gens au-delà de la science et des questions financières. On a des conseils et des appuis sur ces problématiques de propriété intellectuelle ; tout ce qu’on veut, c’est que ce soit bien fait. On travaille aussi avec des projets open science : tout le monde est au courant au début qu’il n’y aura pas de brevet. On fait selon les entrepreneurs sociaux ; certains veulent absolument avoir des brevets.

Quels sont ces 5 projets qui sont traités actuellement Soscience! à l’ESPCI ?

Ils sont très variés : il y a de la physicochimie, de la chimie et de la physique.

Faso Soap est un projet qui nous est venu par la GSVC qui est notre partenaire. La problématique, c’est comment repousser les moustiques par l’odeur, et comment faire pour que cette odeur tienne au moins 6 heures. C’est un vrai enjeu. Pendant que l’équipe Faso Soap va travailler sur le savon, on va réfléchir à un nouveau produit qui est une lessive : on va travailler à ce que les molécules odorantes restent accrochées aux fibres pendant assez longtemps, et qu’elles restent efficaces pour repousser les moustiques.

C’est un sujet qui pourrait intéresser l’industrie.

Oui, et au-delà du brevet il y a la question cruciale pour les entreprises de faire sortir leurs chercheurs de ce qu’ils font tous les jours et de leur montrer qu’on peut penser complètement en-dehors. Cette idée-là, les gens n’y pensent pas parce que ça n’existe pas et que beaucoup ont peur de la créativité. En sciences, cette créativité est cruciale. Si je peux faire un tissu qui sent je peux peut-être faire un tissu qui se mange, partir vers quelque chose de complètement nouveau.

L’idée du deuxième projet, Gold of Bengal, est de revaloriser l’industrie du jute. L’impact social peut être énorme, 45 millions de personnes sont concernées par l’industrie du jute au Bangladesh. C’est une industrie qui périclite un peu et qui est soutenue par le gouvernement. L’idée de l’entrepreneur social est de remplacer la fibre de verre par de la fibre de jute pour en faire un matériau composite qui permette de fabriquer des bateaux. Ça, ils l’ont fait, ça marche, sauf que la résine utilisée est toujours une résine non biodégradable, pas biosourcée, et qui vient en général du pétrole. On va travailler sur faire une résine biodégradable biosourcée pour pouvoir faire un matériau composite 100% biosourcé. C’est assez dur, car la construction navale nécessite des matériaux haute performance. Aujourd’hui, ceux qui font de résines biosourcées à 40% trouvent que c’est déjà bien !

source : SoScience!

Le troisième projet, Leka, est une startup française qui veut faire des jouets à destination des enfants autistes. Leur première idée est de faire une boule tactile robotisée qui fait de la lumière, du bruit, qui va pouvoir bouger dans la pièce et aller chercher l’enfant. Sur la boule, il y aura différentes applications pour que l’enfant puisse jouer et aussi pour que l’objet puisse récupérer des données : aujourd’hui l’autisme chez les enfants est très mal documenté, il n’y a pratiquement pas de données sur la maladie et son évolution. On va travailler sur la première application, qui permettra de vendre un premier prototype de la petite boule. Il y a eu beaucoup d’études qui ont démontré que les personnes autistes avaient un rapport particulier à la musique, d’où l’idée de faire de la boule un instrument de musique en associant des designers sur notre mission. On ne sait pas encore combien de temps ça va prendre, mais l’idée serait ensuite de commencer à travailler sur l’intelligence artificielle : se déplacer, éviter les objets dans les pièces, aller chercher l’enfant…

On a un autre projet avec Ekgaon, une entreprise sociale indienne qui est déjà très bien installée. Leur cœur de métier est de proposer aux populations rurales des services via mobile. Ils ont déjà du microcrédit, des informations sur les cours des marchés et sur la météo, et du coup ils ont envie de se lancer maintenant sur la télémédecine. On va travailler sur un petit device qui communiquerait avec le téléphone portable, prendrait les mesures vitales les plus importantes pour les maladies caractérisées dans ces zones rurales et qui permettrait aux médecins plutôt situés dans les villes de dire : ça c’est grave, ça ce n’est pas grave, il faut que vous alliez à l’hôpital, etc.

Le dernier projet, Protei, est un drone marin pouvant faire des mesures de radioactivité dans les zones dangereuses comme Fukushima. Le porteur de projet s’est lancé dans quelque chose de très difficile. Il y a des entreprises qui ont investi de gros moyens en recherche sur le sujet et s’y sont cassé les dents, et lui finalement a déjà un premier prototype que l’on peut faire chez soi pour moins de 40 dollars, c’est en open science. Par contre il y a du boulot ! On s’est mis sur une toute petite portion du projet : trouver le meilleur design du drone, la longueur la plus adéquate de chaque tronçon de cette espèce de serpent articulé, pour qu’il puisse avancer dans l’eau. Il y a une problématique assez importante qui est de faire un drone qui utilise le moins d’énergie possible, avec une nage auto-entretenue.

Au final, ce qu’on apporte aux écoles d’ingénieurs, ce sont des sujets hyper concrets avec des impacts sociaux et qui en plus scientifiquement sont passionnants !

Quelle est ta vision de la créativité en sciences et de l’innovation jugaad ?

Créativité et Jugaad sont liées. La créativité est nourrie par la contrainte. Les entrepreneurs sociaux ont des contraintes sociales très fortes, des contraintes économiques et culturelles. Ça force à faire les choses différemment et à se débrouiller. J’en discutais avec d’autres personnes qui font de la recherche en entreprise, où les gens se disent : pour faire tel projet j’ai besoin de 1 million et si je n’ai pas 1 million je ne commence pas. L’innovation Jugaad c’est l’inverse : je n’ai pas besoin d’argent pour faire travailler mes neurones, et même s’il y a besoin de matériel, on se débrouille. Typiquement, sur les projets SoScience!, quand on a commencé on allait dans des laboratoires qui avaient des machines qui n’étaient pas utilisées à temps plein. Cela rejoint aussi l’économie collaborative, d’autant plus que l’on fait collaborer différentes personnes : les étudiants, les entrepreneurs sociaux, les labos…  Ça ne sert à rien de dédoubler ces ressources, on les met ensemble pour créer quelque chose. Dans les entreprises, typiquement, on ne va pas aller au service d’à côté leur prendre leur matériel. Faire jugaad c’est réussir à briser ces codes-là et faire avec ce qu’on a, c’est aussi ça qui force la créativité ; il y a un moment où quand on n’a pas grand-chose, on est obligé d’inventer de nouvelles choses pour pouvoir avancer. Pour les brevets, on veut qu’il y ait des copropriétés parce que tout le monde a travaillé dessus, mais il n’y a pas de notion d’appropriation du matériel : on pense plutôt en termes d’usage de que propriété.

Ça rejoint un besoin de sens des étudiants scientifiques en général ; il y des problèmes dans la recherche, c’est pour ça que l’open science commence à monter. La recherche est assez sclérosée, il y a beaucoup de pression, il faut publier, on commence à cacher ses résultats pour ne pas que les autres les prennent… Les scientifiques aussi ont besoin de se sortir de ce genre de carcan, faire des projets en collaboration où le résultat n’appartient à personne et où tous ont créé de la valeur.

Il y a des mentalités à changer, ça va prendre du temps, mais comme on est dans l’action, on y va quand même et on verra bien ce qui se passe !

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2 commentaire(s)

  1. Buguet

    Bonjour, Je vous ai entendu ce matin et j’ai été intéressé par votre projet sur le Burkina. Je me demandais si vous saviez que les troupes françaises ont pour habitude d’imprégner les tenues militaires par de la perméthrine lorsqu’elles sont en Afrique. Par ailleurs, l’OMS met à disposition des jeunes mères et de leurs bébés en Afrique intertropicale des moustiquaires également imprégnées. Si vous ne le saviez pas, j’espère que mon message vous sera utile. Bien cordialement. Alain Buguet

  2. Merci pour cette prise de contact et ces informations intéressantes! L’OMS fait un travail remarquable dans la lutte contre la malaria et le don de moustiquaire est essentiel. L’espoir porté par une solution innovante comme celle de l’entrepreneur social que l’on soutient est de pouvoir continuer cette lutte contre la malaria sans changer les habitudes des gens et de façon régulière et renouvelée.
    Merci et bien cordialement.

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