Préface à l’édition française de Tribus par Marylène Delbourg-Delphis (suite)

2. Tribus urbaines et tribus numériques, des phénomènes contemporains

mdd2Seth Godin rappelle à juste titre que la création et la raison d’être d’une tribu sont indépendantes de la technologie. Il est de fait que les tribus ne datent pas d’hier et n’ont pas attendu l’ère Internet pour se constituer. La plupart des tribus prises comme exemples par Seth Godin peuvent exister indépendamment de tout support numérique et, d’une manière générale, la définition d’une tribu postmoderne est assez proche de celle qu’en donnent les anthropologues et les historiens. Une tribu est d’abord un groupe solidaire animé par une mission commune et mené par un leader. En conséquence aussi, toutes les technologies disponibles ne riment à rien « si vous ne décidez pas de mener », même si les nouveaux outils disponibles sont d’extraordinaires facilitateurs : « Il y a littéralement des milliers de façons de coordonner et de connecter des groupes de personnes, qui n’existaient même pas il y a une génération. »
Il importe néanmoins de rappeler que l’apparition des tribus postmodernes dans la musique, les villes ou la mode (avec « les modes non-alignées » que je signalais dans Le Chic et le look, un de mes livres sur l’histoire de la mode -paru chez Hachette en 1985 et aujourd’hui épuisé -), est contemporaine de l’émergence des tribus numériques, même s’il n’y a entre les premières et les secondes aucun lien de cause à effet. Dans les années 1980, les tribus sont clairement dans le Zeitgeist, l’air du temps.

Au niveau technologique, on voit l’aboutissement des recherches sur l’optimisation du mode de fonctionnement des réseaux  informatiques et des interconnections entre ces réseaux, une initiative lancée dès les années 50 par la RAND Corporation pour permettre la colla-boration entre ses chercheurs en Pennsylvanie et en Californie. La nécessité d’unifier les protocoles de communication conduit, en 1982, à la spécification de règles de commu-nication, au protocole TCP/IP et à la définition du mot « Internet ». Cela étant, Internet ou non, à la fin des années 70 la mise en relation de gens géographiquement dispersés et la formation de groupes d’intérêts grâce à la technologie dépassent le monde de la recherche proprement dite pour s’étendre à divers groupes universitaires, puis à une population plus large.

Les premières tribus numériques apparaissent avec les premiers NewsGroups (forums de discussion) : Usenet est conçu en 1979 par deux étudiants américains de Duke University, Tom Truscott et Jim Ellis. Les groupes thématiques de discussion se multiplient : en 1981, Ira Fuchs crée BITNET (acronyme de « Because It’s Time Network »5) à l’intention des professeurs dans les disciplines littéraires, et dès 1984, BITNET connecte plus de 150 campus. En 1986, Eric Thomas, alors étudiant à l’École centrale de Paris, crée LISTSERV, une gestion automatisée de mailing list permettant aux utilisateurs de  rejoindre ou de quitter une liste sans l’intervention d’un administrateur et introduisant le concept de responsable de groupe, le list owner. En résumé, les années 1980 voient les services se multiplier. (…)

Les tribus numériques touchent désormais à tous les domaines parce qu’en réalité, elles s’adressent à tous les aspects de ce que nous sommes personnellement et profession-nellement. Comme le disait Michel Serres dans un cours à Stanford, « l’identité est une intersection floue d’appartenances », et non une réalité homogène – pas plus que nous ne sommes un individu au sens strict du mot, c’est-à-dire une entité indivisible. Notre « identité » est distribuée dans plusieurs environnements, est attribuable à plusieurs appartenances et se partage dans de multiples activités. Le mot latin tribuere signifie diviser, partager, assigner, attribuer, et la tribu latine est une division des gens en groupes. Bref, chacun de nous, pour paraphraser Michel Serres, est une intersection floue de tribus. Le fait n’est pas nouveau en soi, mais ce qui l’est,  c’est que chacun a désormais la possibilité de  manifester cette multiplicité facilement via Internet, de déclarer son appartenance à plusieurs tribus, soit comme leader soit comme suiveur. S’il est vrai que les tribus et les motivations à les créer ou à en faire partie existent en dehors du monde numérique, le monde numérique permet d’exprimer ces motivations plus facilement et les renforce par l’interaction avec des pairs en temps réel. Bref, aujourd’hui, Internet amplifie le processus de tribalisation dans des proportions considérables.

Vous pouvez télécharger ce livre ici.

A suivre dans ce blog :

3. La convergence des tribus : le cas Obama

4. Le Web – ou la différence universelle

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  1. Ping : English translation of my preface to the French version of Linchpin by Seth Godin

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