Quand l’automobile se tourne vers l’innovation frugale

Lorsque j’ai ouvert pour la première fois le livre de Navi Radjou, Jaideep Prabhu et Simone Ahuja consacré à l’innovation jugaad – aussi appelée « innovation frugale », même si l’adjectif français ne recouvre que très partiellement le sens aigu de la débrouille porté par le mot hindi – j’ai été très étonnée de découvrir une préface de Carlos Ghosn.

Source: Wikimedia Commons – MattiasS

A priori, l’automobile est très loin de l’idée que l’on peut se faire de la frugalité. À titre personnel, si vous me parlez de mode de transport frugal, je pense plutôt à la vélorution ou à une bonne paire de chaussures de marche.

Mais précisément parce qu’elle se situe sur la brèche, directement fragilisée par l’appauvrissement des ressources fossiles, l’industrie automobile est peut-être celle qui a le plus urgemment besoin de « redevenir ingénieuse ».

Les constructeurs français suivent aujourd’hui une logique de réduction à l’extrême des coûts marginaux. Au niveau mondial, les constructeurs sont de plus en plus concentrés et veillent à mutualiser la production. Ainsi, un amateur de voitures allemandes peut retrouver le même moteur sous le capot d’un modèle VW, Audi ou Mercedes.

En termes d’innovation frugale, le lancement de la Logan en 2004 par Renault est une success story qui a fait date. Construire une voiture à 5000€ était un pari audacieux ; ce qui l’était plus encore, c’était de chercher à faire pour ce prix un véhicule de qualité et qui soit une vraie source de création de valeur.

Pour ce faire, les ingénieurs qui ont conçu la Logan ont dû inventer des subterfuges permettant de limiter l’utilisation de matières premières. Des pièces comme les poignées des portes ont été prises à d’autres modèles, pour réduire les frais de conception et de lancement de nouvelles chaînes de production. Le pare-brise a été pensé avec un seul rayon de courbure, pour réduire le coût de production et le risque de défauts.

Moins de pièces, moins de gadgets électroniques coûteux, moins de chichis, mais de la place et de la robustesse. Finalement, personne n’a décliné à propos de la Logan le répertoire de blagues consacrées aux Lada, ni ressorti les gags de l’inénarrable Ford T de Gaston Lagaffe.

La gamme Dacia est devenue la plus rentable du groupe Renault. À compter de 2014, l’alliance Renault-Nissan va lancer une nouvelle gamme de véhicules ultra low-cost développée à Chennai, au sud de l’Inde, sur la plateforme CMF-A dirigée par Gérard Detourbet, le « père » de la Logan. Le but : conquérir les primo-accédants du sous-continent et d’autres marchés émergents.

Mais il semblerait bien que l’aventure de l’automobile Jugaad ne s’arrête pas là, et que l’Inde soit en ligne de mire de plus d’un groupe multinational.

Le 24 juillet dernier, Rolls-Royce, qui n’occupe pas à proprement parler dans l’imaginaire collectif la place d’un symbole de frugalité, a lancé un programme d’innovation en Inde, baptisé IoiN-RR.

En réalité, il ne s’agit pas là uniquement d’automobile, les grosses cylindrées n’étant que la vitrine luxueuse d’une société qui produit toutes sortes de turbines, moteurs et systèmes de propulsion beaucoup moins glamour, que ce soit pour l’aéronautique, la marine ou l’extraction d’hydrocarbures. Autant de secteurs d’activité qui ont en commun avec la Phantom Coupé la dépendance aux énergies fossiles.

Source : Wikimedia Commons – Mark Kobayashi-Hillary

L’objectif du programme IoiN-RR est de repérer dans d’autres champs d’activité des technologies ou techniques nouvelles qui pourraient venir nourrir l’innovation du groupe britannique, tant en termes de produits proprement dits que de processus ou de services. Les trois champs d’investigation privilégiés seront les tests, la maintenance et la fabrication de gros éléments, avec un accent particulier mis sur les technologies de l’information.

En lançant ce programme en Inde, où les petites et moyennes entreprises ont la réputation d’être parmi les plus innovantes au monde, la multinationale espère bénéficier de l’esprit « jugaad ». Lors d’une conférence de presse à Bangalore, Paul Stein, Directeur Scientifique de la marque, a parlé de « résolution créative de problèmes ». L’idée est de développer avec des petites entreprises ingénieuses des partenariats technologiques : une logique de collaboration qui, pour Rolls-Royce, a déjà 80 ans d’historique sur le territoire indien.

Anaïs

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