Entretien avec Hervé Naillon : changer les règles du jeu, ou changer le jeu ?

Hervé Naillon

Lorsque j’ai vu qu’Hervé Naillon intervenait en Suisse sur la question de « transformer le problème écologique en solution » dans l’entreprise, j’ai tout de suite eu envie d’en savoir plus. Enseignant à la Fonderie de l’Image, à Paris V, et organisateur du G21 à Lausanne, Hervé est à la fois un orateur de grand talent et un fin spécialiste des questions environnementales, qui nourrit sa réflexion sur notre avenir de sa connaissance du passé.

 Transformer le problème écologique en solution, qu’est-ce à dire ?

Il commence à y avoir une prise de conscience de quelques problèmes environnementaux et sociaux, tels que l’accès à l’eau ou à l’énergie, par exemple le fait que 96% des transports dans le monde fonctionnent au pétrole. C’est le cas même en Suisse, alors que tout le réseau ferroviaire est électrique. C’est d’ailleurs un exemple typique de transformation d’un problème en solution. Durant la première Guerre Mondiale, la Suisse s’est trouvée enclavée et a rencontré des difficultés d’approvisionnement en charbon. D’où l’idée dans l’entre-deux-guerres d’électrifier tout le réseau ferroviaire.

 Il semble difficile en France aujourd’hui d’avoir la même agilité qu’en Suisse…

En France, le système industriel date de la fin de la 4ème République, une époque où il fut décidé qu’il fallait que le pays dispose de grands champions industriels. C’est le choix opposé à celui de l’Allemagne, où le système des Länder a créé un tissu de grosses PME d’un millier de salariés. La France est très centralisée. Les grands acteurs de l’eau sont devenus des multinationales parce qu’ils ont contrôlé le marché à trois et ont absorbé toutes les entreprises locales qui faisaient de l’adduction d’eau. Vendre l’eau à un prix très élevé aux Français leur a permis de prendre des parts de marché à l’étranger.

La situation française est bloquée par une extrême centralisation du pouvoir politique, avec des baronnies locales, et un système économique très centralisé, sous la forme d’un bloc à la pensée relativement unique car dirigé exclusivement par des polytechniciens et des énarques. C’est un phénomène qui n’existe pas en Suisse ou en Allemagne, et qui peut apparaître comme une force, car il permet aux entreprises françaises d’être présentes sur de grands marchés internationaux.

 Dans ce contexte, comment faire pour intégrer les problèmes environnementaux dans son activité ?

La première chose est l’identification des problèmes : il faut à la fois les identifier de façon séparée (eau, déchets, climat) et identifier les interdépendances entre ces problèmes. Il s’agit à la fois de mesure et de compréhension des enjeux. Déjà, il faut comprendre que l’écologie n’est pas un problème moral mais un problème économique. Quand dépolluer une tonne de nitrates dans nappe phréatique polluée par des engrais azotés coute 100000 euros, la question est : qui paie ?

La question de l’intégration des externalités négatives permet de réajuster la perception que l’on a des enjeux environnementaux et sociaux et de leur place dans une analyse économique globale. C’est là qu’on arrive à une croisée des chemins: il y a aujourd’hui tous ceux qui considèrent que le système actuel est le plus performant et qu’il faut juste minimiser nos impacts (c’est le raisonnement par variable d’ajustement), soit on est dans le changement de paradigme. C’est ce que disait André Breton : « Je ne veux pas changer la règle du jeu, je veux changer le jeu ».

Pour prendre un exemple environnemental : faut-il rendre les normes d’émission des moteurs thermiques de plus en plus restrictives ? Ou faut-il prendre la question de la pollution comme une opportunité de dire : en 10 ans nous transformons intégralement l’offre de transports ? C’est la même chose avec l’allocation universelle: soit on essaie de disperser des allocations pour les défavorisés, soit on reconsidère notre rapport au travail.

Une fois les problèmes identifiés, plutôt que d’essayer de jouer sur les marges, on va essayer de répondre à la question fondamentale en intégrant les grands enjeux. Un bon exemple est le changement climatique. Depuis que le GIEC fait des rapports, toutes les grandes conférences sur le climat sont un échec. 2017 avait été donné comme date butoir pour la réduction des gaz à effets de serre. Mais le rythme de la démocratie est le rythme des mandats électoraux et non celui des besoins collectifs. Sans compter que l’on est entré dans une société de l’immédiateté et de la surévaluation du fait divers ; c’est ce que disait Bourdieu : les faits divers font diversion et répondent à ce besoin d’instantané.

Ça, c’est une grande nouveauté pour l’humanité. Jusqu’au début du 20ème siècle, on vivait dans un espace unique ; un paysan n’allait pas dans sa vie à plus de 20 km de son lieu de naissance, mais il avait un temps qui était multiple : les heures rythmées par le clocher ou le beffroi, les saisons, le temps long de la veillée… En un siècle on est passé au temps unique de l’instantané et l’espace est devenu multiple. Or le problème, c’est que notre écosystème ne fonctionne pas comme ça. C’est un espace unique où tout est en interdépendance, et tout ce que nous faisons ici peut avoir des impacts à l’autre bout de la planète.

Une étude a été faite au Canada : ils sont partis du principe que rien ne serait fait pour parer au changement climatique ; conclusion : il faudrait plus de 10000 ans pour revenir au climat que l’on avait avant l’ère industrielle. Si on en prend conscience, on se rend compte que ce n’est pas une variable d’ajustement. La quête de la croissance est une tentative de retour au « bon vieux temps » des Trente Glorieuses, qui n’étaient en vérité qu’une réponse ponctuelle à un événement historique majeur, la nécessité sociale de surproduire pour absorber la main d’œuvre supplémentaire née de l’effort de guerre américain. Les problèmes ne sont pas devant nous, ils existaient déjà. En 1972 le Club de Rome disait déjà que tirer des ressources infinies d’un monde fini n’était pas possible. C’est en intégrant en amont ces problèmes que nous avons la possibilité de réfléchir à un changement de société.

 A l’échelle de l’entreprise, comment peut-on commencer à entrer dans la solution ?

Dans les entreprises, le système de rémunération des dirigeants par stock options crée un mode de raisonnement court-termiste. Et il faut avoir en tête que 97% (en montant) des échanges économiques sont financiers, essentiellement faits par des ordinateurs. Tout cela rend le changement de paradigme très difficile pour les entreprises dont le chiffre d’affaires dépend essentiellement de leur capacité à venir jouer dans les échanges financiers.

En Suisse, il y a deux monnaies : le Franc Suisse et le WIR, une monnaie qui a été créée dans l’entre-deux-guerres juste après la crise de 1929 et qui ne prend pas en compte l’inflation. Elle finance 60000 PME. Tous les échanges directs qui quittent le système financier pour revenir à un rapport économique sont un commencement de solution. Toutes les monnaies alternatives, les SEL… La monnaie n’est plus inscrite dans le réel depuis que les États-Unis ont abandonné l’étalon-or en 1972. En Europe, on pourrait très bien imaginer de créer une monnaie qui serve pour les échanges économiques et garder l’Euro pour les échanges financiers.

 As-tu en tête des exemples d’entreprises qui commenceraient à transformer le problème en solution ?

Par exemple dans le secteur automobile, il y a aujourd’hui une entreprise qui s’appelle Tesla, qui est un fabriquant de batterie, et qui vend le démonstrateur, qui est la voiture. Tesla a aujourd’hui une cotation boursière supérieure à celle de Renault ou de Fiat-Chrysler. On s’aperçoit que se duplique un phénomène qui s’était produit à la fin du 19ème siècle avec le passage dela machine à vapeur au moteur électrique dans les usines. On est passé d’usines tout en longueur, qui fonctionnaient par courroies, à des usines en forme de boîte avec des machines branchées les unes à côté des autres. Les maîtres des forges ont disparu, le modèle industriel a changé et la plupart des usines n’ont plus de cheminées. Pourtant quand on doit figurer une usine, on dessine toujours des cheminées. Les représentations sont lentes à évoluer, c’est la preuve que le cerveau humain n’est pas fait pour l’immédiateté.

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3 commentaires

3 commentaire(s)

  1. Claire Gautier

    Il serait intéressant de confronter Hervé Naillon avec Navi Radjou : en quoi l’innovation jugaad contribue à changer les règles du jeu ou même le jeu?

  2. Anais Bon

    C’est une idée !

  3. haff

    la Suisse qui est le pays le plus européen, qui parle trois langues, qui est géographiquement au centre de l’Europe et qui n’est pas dans l’Union Européenne (cela coûte cher si on doit partager avec les pays pauvres), la Suisse doit voir que l’on ne peut rien obtenir sans l’union et la fraternité des nations. C’est peut-être la première chose à changer dans les règles du jeu.

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