Et si on improvisait ? – Entretien avec Nathalie Gobin de Next Level Formation

Et si les méthodes de travail des comédiens improvisateurs pouvaient enrichir les soft skills des collaborateurs en entreprise ?

C’est le pari de Next Level Formation, un groupe de comédiens qui ont décidé d’apporter au monde de l’entreprise leur savoir-faire et leur créativité.

Pour poursuivre la lecture de Gamestorming, j’ai eu envie de découvrir une autre manière de nourrir le travail par le jeu, et me suis entretenue avec Nathalie Gobin, elle-même comédienne et formatrice Next Level.

Peux-tu me présenter Next Level Formation ?

C’est une société que l’on a créée il y a 2 ans maintenant. Nous sommes 13, tous avec le double profil : comédiens issus de grandes écoles ayant travaillé longtemps en entreprise. Donc on a vraiment la double casquette, la connaissance des deux milieux. Pour la plupart, nous nous sommes rencontrés à travers l’improvisation théâtrale, mais il y en a qui viennent de milieux plus théâtraux ou même de la comédie musicale ; on a aussi un scénariste. Chacun a ses spécificités. On avait l’envie commune de défendre un projet auquel on croit, qui est d’apporter plus de créativité et plus d’ouverture en entreprise, d’aider les gens à sortir du cadre, et aussi d’apporter de la formation, des compétences en management, en négociation, en vente… On utilise des techniques très précises qui sont connues, mais l’intérêt est que nous travaillons à travers le théâtre et la mise en situation directe, et que ça permet aux gens de se tester et de voir tout de suite les forces, les points un peu plus faibles, là où ils peuvent progresser.

Notre base, c’est l’improvisation ; ce qui est extrêmement intéressant, c’est qu’en improvisation on crée une histoire à partir de rien avec l’autre, et pour créer cette histoire à partir de rien, comme on n’a pas de texte, on est obligé de mettre en place la bonne technique. C’est pour cela qu’il y a des entraînements d’improvisation, pour développer des qualités comme l’écoute, l’acceptation, le non-jugement, le lâcher-prise, la précision… il y a plein de choses, que l’on développe dans nos séminaires. Sur le mode ludique, tu te rends tout de suite compte que ça ne marche pas si tu n’acceptes pas l’idée de l’autre ; dans le monde professionnel, c’est la même chose, mais ça a des effets plus pernicieux car ils se jouent à long terme. Nos séminaires permettent de prendre conscience de manière ludique de facteurs de progression. Quand on a beaucoup de temps on peut le travailler avec plein d’exercices, selon la durée des séminaires.

Notre offre comprend de la formation, du team building, et on fait aussi de l’événementiel pour amener d’autres réflexions, soit en faisant faire du théâtre aux participants, qui créent une saynète qu’ils jouent, où on les aide un peu – quoique en général ils sont déjà très créatifs mais ont juste besoin d’être un petit peu poussés – soit en écrivant une saynète que l’on joue. On a aussi une formule où on observe toute la journée ce qui se passe, et pendant ce temps on écrit un spectacle que l’on joue à la fin de la journée.

Comment ce spectacle est-il reçu ?

Très bien ; déjà les gens sont très étonnés parce qu’on intègre tout ce qui s’est passé pendant la journée, avec plein de private jokes (que même nous ne comprenons pas forcément, mais ce sont des choses que l’on a entendues et glanées), on peut faire des caricatures de personnes, et ça fait une synthèse très ludique de ce qui s’est passé qui marque bien les esprits. C’est ça l’intérêt du théâtre, il permet de délivrer des messages d’une manière décalée qui s’ancre plus dans les mémoires qu’un PowerPoint. Parfois on nous reparle des séminaires 6 mois après. Beaucoup s’étonnent eux-mêmes, comme si nous étions un révélateur : on accompagne les gens pour qu’ils se révèlent à eux-mêmes et aux autres. Bien sûr, on va leur apporter des outils théoriques sur certains points très précis, mais on est là aussi pour leur montrer qu’ils sont capables d’y arriver. Indirectement, on travaille beaucoup sur la confiance en soi et en l’autre, la bienveillance.

On peut jouer ce rôle de révélateur parce que l’on propose un cadre différent, alors qu’en entreprise les gens s’autorisent rarement à montrer leurs émotions. Souvent, on démarre nos séances en faisant tout de suite faire des exercices d’improvisation, ce qui casse les barrières très vite. Il y en a même qui oublient presque qu’ils sont dans l’univers professionnel et qui se lâchent. Parfois, les collaborateurs découvrent leurs collègues sous un jour qu’ils ne soupçonnaient pas du tout alors qu’ils travaillaient ensemble depuis dix ans. On apporte un autre éclairage. Notre approche permet de reprendre conscience de l’importance de l’écoute.

Comment les exercices de théâtre permettent-ils de prendre conscience de ses travers ?

Pour moi, il y a une grosse ouverture qui se fait parce que c’est ludique, et que les gens n’ont pas forcément l’impression de travailler. Hier, on a fait un exercice tout bête que tout le monde connaît quand on est comédien, où on se passe des balles de couleur imaginaires. Il y en avait qui regardaient ce qui se passait, comment les balles allaient arriver, et qui du coup n’étaient plus dans le moment présent. J’avais repéré qu’une personne faisait ça et juste après on faisait un exercice où on disait un mot qui rimait avec le mot précédent, et un nouveau mot pour la personne qui suit. Cette même personne avait son mot mais disait un mot qui rimait avec le mot d’avant encore, parce qu’elle était tellement dans l’anticipation qu’elle était incapable de suivre ce qui se passait juste avant. Elle savait que l’anticipation était son plus gros problème, mais le fait que ce soit révélé de manière ludique lui a permis d’en reprendre conscience.

Être dans l’anticipation peut aussi être une force…

Oui, mais ça ne doit pas empêcher d’être dans le moment présent. Sinon, on n’est plus à l’écoute des conditions réelles, on reste sur son idée et on risque de passer à côté de la bonne manière de faire passer son message. Souvent, il faut être prêt, avoir prévu plein de choses mais être prêt à les lâcher pour pouvoir être pleinement présent avec la personne avec qui tu parles. Après, quand la personne que j’évoquais a fait son pitch, c’était complètement impersonnel parce qu’elle cadrait tellement qu’elle n’était pas en train de nous parler à nous.

Je pense que le théâtre aide vraiment à ouvrir la créativité et à la déclencher, parce qu’on voit tout de suite les résultats, et très vite, on se met sous conditions de pression. Un exercice tout bête comme dire un mot qui rime avec la personne précédente, ça fait paniquer au début, et on se rend compte au bout d’un tour que ce n’est pas si compliqué que ça. Il y a des progrès qui se font très vite. Mes séances sont progressives et entraînent de plus en plus de lâcher-prise jusqu’à ce que l’on puisse vraiment passer à faire de l’improvisation pure.

Un autre aspect qui aide peut-être, c’est que l’on peut avoir la protection du personnage, qui met une distance. Souvent, quand on fait des brainstormings après ou que les gens doivent créer eux-mêmes leur saynète, on commence par faire de l’improvisation, qui permet de lâcher le jugement et met dans une énergie positive, proactive, bienveillante, où l’on a envie de construire avec les autres.

L’improvisation, ce n’est pas briller tout seul, c’est être au service du projet commun. En même temps, elle donne un cadre, ce qui est très important pour que la créativité puisse se développer. Comme dans les exercices d’improvisation il y a toujours des petits consignes, on se fixe sur la consigne et dedans on trouve sa liberté. A chaque fois, c’est un petit défi et il y a plein de choses qui apparaissent.

Ces exercices fournissent aussi des outils pour être dans le ludique et se décontracter ; les collaborateurs acquièrent un nouveau code pour travailler ensemble. Parmi les notions qui ressortent le plus, il y a l’acceptation et le fait d’être dans le positif, dans le oui. Il y a d’ailleurs un exercice qui s’appelle « oui, et ». A deux, on décrit une situation chacun son tour, par exemple : A. Dit « Il y a un chien qui traverse la route », B. poursuit : « oui, et à cause de cela la voiture de Maurice ralentit », et ainsi de suite ; il s’agit vraiment de construire brique à brique. Parmi les écueils, il y a le « oui, et d’ailleurs… », qui va faire dériver sur des commentaires ou des réflexions personnelles : « oui, et d’ailleurs c’est bizarre que ce chien soit sorti tout seul ». Le « oui, mais » est aussi très classique. Autre écueil : le non ! « Non, ce n’est pas un chien, c’est un chat » – Et c’est drôle parce que c’est très révélateur de ceux qui restent sur leur position et n’arrivent pas à en sortir.

Est-ce que tu penses qu’il y a une prise de conscience qui se fait à ce moment-là ?

C’est très net. On a l’œil et on détecte assez vite quelles sont les cordes sensibles de chacun, et après on va les faire travailler spécifiquement là-dessus, on va proposer des exercices ciblés parce que tout le monde n’a pas la même problématique. On essaie au maximum d’aller toucher là où il y a du travail, car le but est d’être utiles.

Quand on travaille sur le « oui », tout le monde va être dans l’envie de s’entraider et les idées fusent très vite. Ça aide sur de la créativité beaucoup plus professionnelle, à sortir du cadre. C’est bien d’avoir un cadre pour être créatif, mais c’est bien de s’autoriser à en sortir pour aller voir ailleurs ce qui pourrait nous nourrir.

Une autre chose qui aide, c’est qu’en improvisation, un des grands principes est : it’s fun to fail. C’est se départir du jugement sur l’erreur, et se dire qu’une erreur peut me servir, je peux l’utiliser, partir sur quelque chose qui n’a rien à voir, auquel je n’avais pas du tout pensé. Ce rapport à l’erreur joue beaucoup : on enlève une couche de jugement, et ça ouvre. Après, on fait le tri, mais on peut s’autoriser à tout tester.

Je crois vraiment que le côté ludique fait passer les messages de manière beaucoup plus forte. La créativité est liée au plaisir. J’utilise aussi des outils qui me viennent de la méthode de Michael Tchekov, comme le fait de représenter son « expert interne » par une figurine. Le mien est un Titi en colère ! Il représente mon censeur, mon juge, cette voix intérieure qui vient critiquer tout ce que je fais. C’est quelque chose que beaucoup d’entre nous connaissent ; le fait de le matérialiser me permet de le laisser dans mon sac, au placard, quand je monte sur scène: il n’y a pas sa place.

Comment fais-tu le lien avec l’univers professionnel ?

Je fais beaucoup de comparaisons. Par exemple sur l’anticipation, je peux dire : quand vous travaillez sur un projet qui vous tient à cœur, vous restez fixé sur votre objectif, vous anticipez tout, et du coup quand vous rencontrez un investisseur qui s’intéresse à vous par coup de cœur, et que vous lui déballez votre discours très administratif et ultra bien ficelé, vous risquez de l’ennuyer et de passer à côté d’une opportunité parce que vous n’êtes plus à l’écoute de ce qui se passe dans le moment.

Après, chacun va naturellement faire le lien avec des situations personnelles. Dès que l’on commence à faire le lien, on le développe.

Est-ce que tu penses qu’il est possible de poursuivre le travail une fois retourné dans son quotidien professionnel ?

Je pense que c’est possible, mais que cela dépend beaucoup des managers. Si les collaborateurs ont commencé à poser des pierres mais que le management vient les casser, c’est très compliqué. On a tendance à préconiser la formation sur du long terme (une fois par semaine sur plusieurs mois par exemple), qui permet de développer des réflexes. En deux jours, on découvre plein de choses, mais en travaillant sur la durée, on intègre vraiment les principes et on peut beaucoup plus facilement les mettre en pratique. Sinon évidemment on revient dans son univers, on oublie…

Si les managers ont participé et sont dans la même démarche, c’est dix fois plus efficace. Ca crée une atmosphère différente, c’est un langage commun qu’ils ont appris ensemble, et s’ils ont envie de le poursuivre, ils le peuvent.

Est-ce que vous travaillez sur l’innovation ?

On est en train de développer des modules pour mettre en place de l’innovation en accompagnement de projets.

Est-ce que ces outils peuvent servir en gestion de crise ?

Oui, on fait des formations sur ce thème. Être dans le ludique peut vraiment aider à crever des abcès. On apprend aussi à communiquer, or les crises sont souvent liées à des problèmes de communication. On travaille sur le comportement avec des jeux de rôle, en miroir, ce qui permet de passer des messages que l’on n’entend pas autrement. Il m’est déjà arrivé de travailler avec des collaborateurs sur la manière de parler à leur patron, de demander une augmentation…  Ça permet d’analyser les comportements : qu’est-ce qui fait que je suis freiné dans ma démarche ? Où est-ce que ça coince ? Où est-ce que j’ai perdu l’entretien ? On décortique ; cela fait partie de ces moments trop rares en entreprise où on a un moment de recul par rapport son activité et ses comportements.

A titre personnel, comment nourris-tu ta créativité au quotidien ?

Je pense que j’ai eu la grande chance d’avoir la méthode Michael Tchekov dans ma formation de théâtre qui m’a apporté plein de choses. J’ai toujours été très curieuse. J’aime beaucoup travailler en groupe : pour moi la créativité est toujours liée au partage. On a créé l’entreprise à 13, ma compagnie on était 3, ma compagnie d’improvisation avant on était plusieurs aussi… J’adore créer mais je trouve ça dix fois plus intéressant quand je ne suis pas toute seule. J’adore la stimulation, rebondir, voir d’autres choses. Ma créativité est très stimulée par les autres mais ce n’est pas toujours facile de trouver des gens qui soient sur les mêmes créneaux que soi, avec qui ça colle intellectuellement ou artistiquement. Je me nourris avec des lectures, des spectacles, et en même temps avec beaucoup de distance : il m’arrive de ne plus du tout aller au théâtre, plus du tout voir d’expositions, parce que j’ai besoin de pauses pour rentrer en moi-même. Pour moi il s’agit de reconnecter avec l’enfant en soi et de lâcher le jugement. Se mettre dans cette posture de « je sais que je ne sais rien » est une grande clé de la vie et de la créativité. Je nourris la créativité par des échanges, un chemin personnel intérieur, et une ouverture au monde. On ne sait jamais ce qui peut arriver, et l’attitude de l’improvisation d’être dans le « oui » est très précieuse, elle permet de lâcher sur le « non », c’est à dire sur ses peurs. Le principe du Yes man de dire oui à tout et de tout tester ouvre des possibilités. C’est important de savoir dire non, mais d’être dans une attitude d’acceptation a priori.

Vous êtes curieux ? Cet article vous a donné envie de vous essayer au jeu du « oui, et » ? Next Level organise des matinées découverte qui permettent de s’initier à leurs méthodes. Des moments très enrichissants et dynamisants.

N’hésitez pas à les contacter pour être informé de la prochaine date : ditesmenplus@nextlevelformation.fr

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