«Le numérique a dynamisé l’élan pour entreprendre» : entretien avec Camille Vaziaga de Renaissance Numérique

Quels sont les grandes questions posées aujourd’hui par la révolution numérique ? Comment mettre ces outils technologiques en perpétuelle évolution au service de l’intérêt commun ? Telles sont les questions étudiées par Renaissance Numérique, Think Tank français tourné vers un avenir très connecté.

J’ai rencontré Camille Vaziaga, Déléguée Générale de l’association, qui m’a éclairée sur les grands enjeux à l’œuvre dans la société et l’entreprise.

Comment a commencé l’aventure de Renaissance Numérique ?

Renaissance Numérique est né autour du thème de la fracture numérique avec plusieurs entrepreneurs du web qui venaient surtout du webmarketing et qui participaient au Club Sénat, une initiative de Christian Poncelet pour donner plus de culture entrepreneuriale aux sénateurs. A partir de là, un groupe s’est constitué à l’initiative de plusieurs pionniers du web qui sont François-Xavier Hussherr, Guillaume Buffet, Christine Balagué, qui avaient la volonté de parler aux élus notamment de la fracture numérique. Au début il s’agissait surtout d’une question d’équipement, avec le très haut débit, aujourd’hui il s’agit plus d’une question d’usage. En 2010 il y a eu un livre blanc : 15 mesures pour réduire la fracture numérique en France. Notre ambition aujourd’hui est de diffuser une culture numérique pour tous. On parle également des enjeux de manière plus technique.

Quels exemples pouvez-vous donner de ces enjeux ?

Le 19 mars, arrive une conférence sur la manière dont les nouveaux objets connectés santé permettant de se monitorer tout seul peuvent faire évoluer le financement de la Sécurité Sociale. Aller vers un modèle américain, cela nous fait plus peur qu’autre chose en France, mais il faut quand même que l’on se pose la question de comment les mutuelles peuvent exploiter ces données que l’on donne librement pour adapter leurs offres.

J’ai pris ce thème en exemple parce que cela montre bien que lorsqu’on parle d’un sujet comme la e-santé qui est souvent traitée dans la presse en ce moment, on va prendre un angle plus innovant et essayer d’aller vers des enjeux qui ne sont pas encore traités en France, comme le financement de la santé à l’ère du digital.

On a fait un livre blanc sur les objets connectés en fin d’année dernière avec cette idée de diffuser la culture générale numérique auprès des élus et des citoyens sur quelle révolution 3.0 nous attendait. On s’est aussi beaucoup impliqués sur les municipales pour voir comment les candidats parlaient du numérique.

Pour rester dans cette idée de culture générale, on a plusieurs projets. Le 10 mars, nous coordonnons le Forum de la Gouvernance Internet ; avec ce Forum, on a vocation à ouvrir un lieu symbolique de la République, le CESE, à tous les citoyens, pour venir parler pendant une journée entière des différents enjeux de la gouvernance de l’Internet, tels que Big Data. L’idée avec cela est de créer un lieu de dialogue où de grands experts vont venir pour des discussions ouvertes. Nous allons avoir 11 intervenants à notre table ronde pour parler des phénomènes de disruption liés à l’innovation économique et sociale.

En interne, ces échanges nous intéressent, parce que nous rencontrerons bientôt Philippe Lemoine qui est chargé par le Ministère du Redressement Productif de faire une note sur cette question de la disruption et des nouveaux modèles économiques liés au numérique : comment cela détruit-il des emplois, comment ça en crée, comment finalement ça crée une nouvelle valeur de travail et aussi de nouvelles formes d’exploitation. Il y a beaucoup de travail gratuit qui s’accomplit sur internet, est-ce que c’est normal ? Est-ce qu’il faut le réguler, et comment le réguler en gardant l’innovation ?

Après, on fait remonter les conclusions et les actes de ce forum à une communauté mondiale qui se structurée autour des Internet Governance Forums.

Est-ce que Renaissance Numérique fonctionne en réseau avec d’autres think tanks internationaux ?

C’est un projet qui devrait être lancé cet été, créer une plateforme de think tank numérique à l’international. C’est un sujet qui me passionne : comment l’Internet se développe-t-il à nos frontières ? Quelles sont les attentes des gens et des politiques ?

Comment êtes-vous venue à Renaissance Numérique ?

Je viens de la philosophie, et j’ai été amenée à m’intéresser à des sujets liés au numérique en travaillant sur les nouveaux rapports de l’individu et la constitution de l’identité et des communautés en ligne. J’ai travaillé deux ans avec Benoît Thieulin de La Netscouade, et dans ce cadre j’ai fait une mission au Sénat. Quand j’ai eu envie de faire moins de communication et plus de fond, j’ai rejoint la petite équipe de Renaissance Numérique.

Quel est le mode d’organisation du Think Tank ?

On travaille par conseils et groupes de travail selon le degré d’implication des différents membres. Les sujets sont choisis par les membres ; comme je suis le liant avec tout l’écosystème numérique pour RN, c’est moi qui vais discuter avec la CNIL, le Conseil National du Numérique, etc., j’entends parler des sujets et je peux proposer que l’on se greffe sur l’un ou l’autre.

Source : Renaissance Numérique

Quels sont les grands enjeux européens sur le numérique ?

Le plus évident est celui des données personnelles. On suit ça de près dans une logique de dialogue avec la Ligue des Droits de l’Homme, Reporters sans Frontières et d’autres associations. Nous ne sommes pas un lobby, mais nos membres adhèrent chez nous parce qu’ils savent que nous serons un bon interlocuteur pour aller parler avec ces acteurs-là. On crée des espaces de discussion.

Qui sont vos adhérents ?

Cela va des petites start-ups parisiennes, jusqu’à Deezer, Viadeo, Yahoo ou Facebook. On essaie de respecter en notre sein l’équilibre français/américain, petits/gros. Il y a également des universitaires ou des personnes qui adhèrent à titre individuel.

Comment le numérique va-t-il changer les façons de travailler et d’entreprendre ?

Le numérique a dynamisé l’élan pour entreprendre car a donné les moyens à tous de se lancer, d’acquérir rapidement des compétences, des moyens de portée et de communication à très faible coût. La France est un très bon modèle pour illustrer ce dynamisme, on le voit avec la French Tech qui fait un lancement assez exceptionnel.

Concernant la façon de travailler, par exemple : Mutinerie prépare un projet qui s’appelle CoPass, qui permettrait aux entreprises de prendre un abonnement pour un réseau de lieux de coworking dans le monde.

J’entendais hier le témoignage d’une cadre dirigeante de la SNCF qui racontait comment elle avait fait évoluer les mentalités et les façons de travailler en prônant l’usage de Twitter, notamment en termes de réactivité. Twitter a changé complètement les attentes des clients en termes de retours du service client ; là, le maniement d’un nouvel outil a complètement changé la philosophie même de la relation des travailleurs avec leurs usagers.

Olivier Fecherolle qui est membre chez nous parle de recrutement agile : avant on avait un poste et tant de personnes qui rentraient dans les cases pour postuler à ce poste. Aujourd’hui, on a plutôt des personnes qui ont certaines compétences, et des postes qui se créent en fonction de ces compétences-là. Quand on remplit ses critères de compétences sur Viadeo, c’est moins parce que l’on a vu une fiche de poste que parce que l’on veut créer un poste à son modèle. Ça, c’est de l’agilité et c’est vraiment un bouleversement au niveau du recrutement. Il y a beaucoup de travail pour que les entreprises comprennent aujourd’hui qu’il faut évoluer vers ce type de recrutement.

Quelles sont vos actions pour développer la culture numérique des PME ?

On a un grand projet à ce sujet. L’association Orange Solidarité Numérique fait des formations dans ses espaces de travail partout en France le soir et le week-end avec des bénévoles d’Orange, pour des associations dont le public (retraités, demandeurs d’emploi, personnes en réinsertion) vient se former aux outils numériques. On s’est dit qu’il fallait faire cela partout, créer une charte où les entreprises s’engagent à ouvrir le soir et le weekend pour les portes ouvertes de la solidarité numérique. On voit bien que les EPN ne marchent pas du tout ; à RN on a la volonté de diffuser l’idée que le privé aujourd’hui est mature pour servir le public.

Le numérique est-il un vecteur d’innovation sociale ?

Tout ce qui est lié à l’économie collaborative nous intéresse beaucoup. La question qu’on a et que l’on voudrait faire remonter, c’est celle de la régulation. Autre chose, c’est que l’on crée de la valeur avec tous ces outils-là mais que l’on ne sait pas la calculer, autant de manière positive pour notre PIB que pour les impôts : quand on loue son appartement par AirBnB, la transaction est notifiée numériquement, mais la tentation de déclarer ce que l’on a gagné par ce biais est assez faible ! Il faut responsabiliser les entreprises et les usagers sur ces questions-là. Enfin, il y a la protection du consommateur et du travail. Quand on voit BlaBlaCar, on a une toute petite équipe dirigeante et une masse de producteurs-usagers. Aujourd’hui on évolue vers une nouvelle forme d’entreprise où travailleurs et usagers sont regroupés : reste à voir comment on partage la valeur entre les deux.

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