Les Lundis Y : Tragédie de la Germanwings : comment excercer une profession à haute responsabilité quand on souffre d’une maladie mentale ?

Après la tragédie de la Germanwings il y a quinze jours, il est intéressant de se poser la question du lien entre maladie mentale et profession à haute responsabilté.

C’est une question à laquelle Diane Coutu, qui excerce elle aussi un métier à responsabilté tout en souffrant de dépression, tente de répondre dans cet article.

« Devrions-nous autoriser des pilotes avec un historique de dépression à piloter des avions avec des passagers ? Est-ce que des managers sous traitement devraient éviter de gérer des opérations complexes ou délicates ? Est-ce que des employés qui ont un suivi psychiatrique devraient être promus à un niveau senior ? Nous ne savons pas quoi répondre à ces questions et pourtant les réponses que nous pourrions y apporter auraient un impact énorme sur notre manière de gérer nos entreprises et sur la manière dont nous embauchons de nouvelles personnes.

En fait, il n’y a pas de réponse évidente à la question. Mais en tant que personne qui a souffert, parfois silencieusement, d’une maladie mentale pendant plus de 30 ans, je peux parler de la manière dont, personnellement j’ai pu gérer ma maladie tout en occupant une activité à responsabilité. J’ai travaillé en effet dans les meilleures entreprises de conseil et d’édition à travers le monde, notamment aux États-Unis et en Europe. Bien sûr, mes responsabilités n’étaient pas du même ordre que celle d’un pilote de ligne mais elles pouvaient être tout aussi stressantes.

Je suis l’une des rares chanceuses qui a pu travailler tout en souffrant d’une maladie mentale car selon l’Alliance Nationale de la Maladie Mentale seulement 20% à 40 % des personnes atteintes de maladies mentales peuvent occuper un emploi. Alors, qu’est-ce qui m’a permis de travailler ?

Prendre des médicaments en soi n’est pas un problème. Qu’il s’agisse de professionnels ou de personnes rencontrées au hasard dans la rue, tout le monde s’accorde à dire que des pilotes devraient être autorisés à voler sous médicament. En effet, les psychotropes peuvent  sauver des personnes qui souffrent de dépression ou d’autres maladies mentales en leur permettant de vivre une vie relativement normale. Le problème n’est pas que des personnes ont des capacités réduites à cause des médicaments mais souvent parce qu’elles ne suivent pas leur traitement. Même des personnes brillantes comme le psychologue Kay Jamison ou l’avocate Elin Saks – qui ont tous les deux remporté la bourse MacArthur – ont écrit sur leur incapacité à suivre leur traitement dans les débuts de leur maladie malgré des épisodes psychotiques.

C’est l’une des raisons pour laquelle il est important de suivre une thérapie par ailleurs. Cela permet aux personnes d’avoir une meilleure appréciation de leur maladie et de ne pas arrêter le traitement quand elles se sentent mieux. Cela permet aussi de comprendre ce qui déclenche des épisodes psychotiques. Comme beaucoup de personnes souffrant de maladies mentales, je ne gère pas bien le stress. J’ai commencé ma carrière comme correspondante à l’étranger pour le Wall Street Journal mais après plusieurs années de thérapie par la parole j’ai décidé de changer de métier pour devenir directeur des relations publiques dans une entreprise de conseil. Est-ce que l’excitation du métier de correspondante à l’étranger me manque ? Parfois. Est-ce que je regrette certaines choses que j’ai dû abandonner ? Bien sûr. Suis-je plus contente maintenant ? Absolument. Je n’ai jamais autant souffert que lorsque je traversais des épisodes de dépression lors de grands stress. La thérapie m’a aidé à assouplir les exigences que j’avais envers moi-même. Bien sûr, j’aime toujours autant fournir un travail de qualité mais je travaille maintenant dans un environnement plus flexible où les deadlines sont moins fréquentes. Étant donné ma vulnérabilité, c’était le meilleur choix que je pouvais faire et la thérapie m’a aidée à l’accepter.

Certains environnements de travail apportent de l’aide aux personnes malades. La thérapie coute en effet de l’argent. Beaucoup d’argent. Ceux qui disent aux personnes malades d’aller se soigner ne se rendent pas compte de combien notre système de santé fonctionne mal. Même avec une assurance, on ne peut pas prétendre à l’aide qui nous serait nécessaire. Beaucoup de psychiatres refusent de prendre des patients qui ont seulement la sécurité sociale car cela ne couvre pas leurs honoraires. Moi-même j’ai une mutuelle très avantageuse et pourtant je dois encore avancer de l’argent de ma poche. Suivre une thérapie aux États-Unis reste encore un luxe que seules les personnes riches peuvent se permettre. C’est pour cela que la communauté doit aider les personnes atteintes de maladie mentale. Dans une période où nous comptons de moins en moins sur des institutions telles que la famille ou l’église et où nous nous tournons de plus en plus vers notre environnement de travail pour trouver une structure et du sens, les entreprises doivent pouvoir apporter une aide adéquate. Voici quelques suggestions.

D’abord commençons à parler de la maladie mentale dans les entreprises car il s’agit souvent d’un sujet tabou. Posez-vous cette question : « Est-ce que mon entreprise est un environnement assez sain pour dire que je prends des médicaments pour combattre une dépression et que je suis en thérapie ? » Pouvoir dire à son travail que l’on souffre d’une maladie mentale commence par le fait de reconnaître que ce type de maladie existe et que l’on peut en discuter ouvertement. Beaucoup d’entreprises ont en fait des politiques qui prennent en compte la maladie mentale mais les employés l’ignorent souvent et ne se sentent pas autorisés à en parler pour en bénéficier.

Ensuite, promouvons une culture du respect. Souvent la plus grande aide que l’on peut recevoir ne vient pas de la direction mais de ses collègues et chefs directs qui sont prêts à nous écouter. De mon expérience, personne n’est immunisé contre la maladie mentale. Si nous n’en souffrons pas cela ne signifie pas que nos frères et soeurs, enfants, amis ou voisins n’en souffrent pas. Les entreprises devraient insister sur le fait que la maladie n’est pas « leur » problème – le problème des personnes malades – mais « notre » problème – le problème de tout le monde dans l’entreprise. Ce n’est qu’en ouvrant le dialogue qu’on pourra promouvoir cette culture.

Et enfin, prenons en considération les dangers de dévoiler qu’on est malade dans son entreprise. A l’occasion de mon premier entretien avec le PDG de mon entreprise actuelle j’ai dit que je souffrais de dépression. Il m’a remercié pour mon honnêteté et on est passé à autre chose. Mon entreprise est particulièrement tolérante et ce n’est pas le cas de toutes les entreprises. Il est donc compréhensible que certaines personnes ne veulent pas dire qu’elles sont malades. Mais souvent ce sont les personnes qui ne disent rien sur leur état mental que l’on doit surveiller et qui, de manière perverse, se font souvent employer. Mon conseil pour les recruteurs est de s’assurer que les personnes qu’ils recrutent, malgré leurs bonnes performances, font preuve d’une certaine humilité. Je m’explique. La décision de ne pas piloter un avion quand on a des pensées suicidaires n’est pas seulement une question de bon sens, c’est aussi faire preuve de modestie et reconnaître ses limites. Car les meilleurs employés connaissent leurs limites. »

Et quelle aide les entrepreneurs ou les personnes excerçant en libéral, qui travaillent souvent seules, peuvent-elles espérer recevoir en cas de maladie mentale ?

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2 commentaire(s)

  1. Bonjour et merci pour cet article qui ne fait que refléter une situation bien actuelle.
    Pourtant, je crois qu’il existe un aspect que vous n’avez pas abordé : le cas dans lequel c’est l’entreprise elle-même qui devient la source de la maladie.
    Si l’on considère la dépression comme une maladie, au sens technique du terme, il me semblerait également important de définir à partir de quel seuil elle « deviendrait » un problème éventuel. Nous souffrons tous, un jour ou l’autre, de façon plus ou moins prononcée et pour des durées très variables de ce qui peut être considéré comme dépression. Malheureusement, la médecine, comme nombre de ceux qui s’intéressent à ce sujet, préfère omettre ce paramètre, car il n’existe pas d’échelle de gradation. Vouloir fixer une limite à partir de laquelle cet état devient une maladie reviendrait à ouvrir les portes aux dérives de l’arbitraire. On préfère donc l’oublier, faire comme si c’était normal et accepté… ce qui permet également de ne rien faire pour lutter contre !
    Pire, cela permet, en toute tranquillité, de déshumaniser le travail, de lui enlever son sens, son intérêt, de supprimer toute autonomie… en fermant les yeux sur les conséquences.
    Est-ce vraiment une avancée ? J’ai des doutes…

    • Angelique Walter

      Bonjour Sabine,
      Contente d’échanger à nouveau avec vous.
      Vous avez entièrement raison. Le travail en lui-même peut devenir une cause de dépression surtout quand il nous laisse peu d’autonomie et que nous avons l’impression que les taches que nous effectuons n’ont aucun sens pour nous.
      Après, est-ce vraiment le fait qu’il y ait un flou dans la gradation de la dépression qui pose problème ? N’est-ce pas plutôt le fait que la dépression, de manière globale, fasse si peur, tant à un niveau sociétal qu’à un niveau professionnel,
      qui empêche que l’on s’en occupe vraiment ? Car la dépression renvoie à la question du désir. Et c’est peut-être cela qui effraie le plus le monde professionnel : le fait que des individus se posent des questions sur le désir et le sens de leur existence et qu’en faisant cela ils prennent de la distance par rapport à leur employeur dont les intérêts ne sont, justement, pas toujours en adéquation avec les intérêts individuels.
      A bientôt,
      Angelique

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