L’entrepreneuriat social est-il une solution pour le Cambodge ? (tour du monde de l’entrepreneuriat social avec Family First)

Family First est une association portée par 4 étudiants d’HEC Paris : Elisabeth, Clara, Pauline et Alexandre. Leur projet, financé via Kiss Kiss Bank Bank et quelques partenaires leur permet notamment de mener 6 missions pour aider des entrepreneurs d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine à mesurer l’impact social de leurs actions sur leurs bénéficiaires et leurs familles.

Voici le retour d’Alexandre sur l’entrepreneuriat social au Cambodge :

Aujourd’hui le Cambodge souffre de son histoire. Sous perfusion depuis l’intervention de l’ONU en 1991, l’économie locale est toujours très soutenue par l’aide internationale. Pourtant, alors que celle-ci se raréfie et que le gouvernement tourne toujours le dos aux problèmes sociaux, les acteurs sociaux doivent réinventer leur mode d’action pour continuer à agir.

Le Cambodge est poignant. Pays ravagé à l’histoire lourde d’héritages sanglants, pays sous perfusion où l’aide internationale représente 12 % du PIB, il est facilement éclipsé par la Thaïlande ou l’Indonésie, ses dynamiques voisins. Pourtant, porté par une population très active et une croissance forte (7 % en 2014), le Cambodge se relève progressivement.

Aujourd’hui, les initiatives sociales sont légion. On ne compte plus les ONG, et les projets ambitieux. La France est toujours fortement présente et beaucoup d’acteurs sont soutenus par des fondations et donateurs de l’hexagone.

Pourtant aujourd’hui, le modèle des ONG atteint ses limites. Des financements de plus en plus difficiles à trouver alors que l’Europe peine à retrouver la croissance, la dévaluation de l’euro qui pèse sur les comptes de toutes les ONG françaises (le Riel étant directement indexé au dollar), enfin la cause Cambodgienne, peu médiatisée ces dernières années attire moins les donateurs qu’avant. Un dernier problème vient compléter le tableau : de plus en plus de Cambodgiens considèrent ce soutien comme « normal » et risquent de tomber dans le piège de l’attentisme.

De nombreuses ONG ont développé une activité économique pour diversifier leurs sources de financement. C’est le cas de Sala Baï, célèbre école hôtelière à Siem Reap, dont le restaurant d’application assure 30% du budget annuel. Pourtant, pour véritablement être indépendant des donateurs, un changement profond de mode d’action s’impose: les ONG ne peuvent plus uniquement se reposer sur les fonds étrangers et doivent mettre en place des modèles pérennes pour poursuivre leur action et sensibiliser la population à l’importance du développement économique et social.

Le cas de d’Hagar International illustre parfaitement cette idée. L’ONG agit au Cambodge, au Vietnam et en Afghanistan et œuvre pour rétablir l’intégrité des femmes et des enfants les plus démunis, notamment par la formation et l’insertion professionnelle. En 1998, Hagar International a décidé de créer 3 nouvelles branches, chacune devant fonctionner comme une entreprise et être rentable. Nous avons eu la chance d’échanger avec Rapytha Bonamy, la dirigeante d’Hagar Catering, l’une de ces 3 branches. Elle nous a expliqué le parcours de l’entreprise et comment aujourd’hui, son activité est rentable.

Hagar Catering propose des services de restauration pour les entreprises, agit pour l’insertion professionnelle des plus défavorisés et leur offre des conditions de travail et une couverture sociale décente. Aujourd’hui l’entreprise est rentable, mais Rapytha nous a souligné que pour que la transition s’opère réellement, il a fallu changer radicalement le mindset de l’équipe. En 2006, Hagar Catering s’est totalement détaché de Hagar International, et c’est l’arrivée de deux actionnaires français en 2010 qui a permis le réel basculement vers la rentabilité.

La transition ONG/entreprise sociale est donc difficile, et souvent, pour changer drastiquement de mode de fonctionnement, les structures ont besoin d’investisseurs et d’accompagnement. C’est ce que nous a expliqué Chay Lo, l’un des co-fondateurs de 1001 fontaines (ONG donnant accès à de l’eau saine dans de nombreux villages au Cambodge). Son objectif affirmé depuis de nombreuses années est de créer un modèle sustainable, pourtant aujourd’hui l’ONG n’est pas encore rentable. C’est seulement grâce au récent financement du Google Impact Challenge, que Chay Lo peut espérer atteindre la rentabilité en 2020.

Dès lors, comment trouver ces fonds ou cet accompagnement ? Cela s’avère compliqué au Cambodge car de manière générale, il est difficile d’être entrepreneur. Si de plus en plus de jeunes s’y intéressent et envisagent cette voie, les obstacles sont nombreux : un marché réduit (15 millions d’habitants au Cambodge contre 70 millions en Thaïlande et 250 millions en Indonésie), un manque de compétence des entrepreneurs locaux, ou encore une économie très informelle où il est difficile de s’implanter.

Pourtant, la situation n’est pas désespérée car les choses évoluent. Ces dernières années on a vu naître à Phnom Penh les premiers signes de développement d’un écosystème porteur. Les espaces de co-working fleurissent et deux incubateurs ont récemment ouvert (Development Innovations et l’Impact Hub). On peut espérer que bientôt des investisseurs étrangers se tourneront vers le Cambodge et qu’ainsi, la jeunesse Cambodgienne se structurera en une communauté organisée, capable de faire jaillir des entreprises pérennes et pas seulement des projets inaboutis.

Le Cambodge a donc toutes les cartes en main pour faire émerger des projets sociaux, et en ce moment, l’évolution des mentalités, l’énergie de la jeunesse et le développement des structures d’accompagnement ouvre la porte aux projets d’entrepreneuriat social.

L’enjeu n’est pas seulement d’assurer la pérennité de l’action des ONG, mais plus encore de faire évoluer les mentalités dans le pays tout entier. Selon Carlo Figà, créateur de SGFE (qui produit du charbon recyclé et écologique), les entreprises sociales sont annonciatrices d’un changement : « aujourd’hui les entreprises sociales sont importantes car elles montrent aux grands groupes que l’on peut faire du business sans écraser ses employés, elles montrent le futur du Cambodge ». Un espoir que l’on espère voir se réaliser dans les années à venir.

Ainsi, même si l’entrepreneuriat n’a pas gagné ses lettres de noblesse au Cambodge, les choses évoluent, et ici l’entrepreneuriat social pourrait véritablement contribuer au décollage économique du pays. On espère que l’enthousiasme collectif et certains « success stories » sont annonciatrices d’une (r)évolution à venir !

Partager :
Tags : Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *