En Côte d’Ivoire, l’Afrique de l’Ouest se révèle (tour du monde de l’entrepreneuriat social avec Family First)

Family First est une association portée par 4 étudiants d’HEC Paris : Elisabeth, Clara, Pauline et Alexandre. Leur projet, financé via Kiss Kiss Bank Bank et quelques partenaires leur permet de mener 6 missions pour aider des entrepreneurs d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine à mesurer l’impact social de leurs actions sur leurs bénéficiaires et leurs familles. Leur tour du monde s’achève dans deux mois.

Voici le retour d’Alexandre sur leur passage en Afrique de l’Ouest :

On parle beaucoup de l’Afrique ; certains y voient un potentiel formidable, d’autres n’hésitent pas à la condamner toute entière… La diversité du continent demande pourtant une approche plus exhaustive pour être pertinente, et alors que certains pays peinent effectivement à mettre en place une véritable dynamique de développement, d’autres se distinguent par leur vivacité économique. C’est le cas notamment de l’Afrique du Sud, du Rwanda ou encore de la Côte d’Ivoire. C’est dans ce dernier pays que nous avons mené l’enquête et malgré les attentats tragiques qui ont secoué le  pays, nous avons été saisis par l’énergie qui en émane.

 L’ombre de la crise politique de 2010 s’éloigne progressivement et aujourd’hui, le pays se relève. C’est au Plateau, au centre économique d’Abidjan, que l’effervescence est la plus prononcée. Alors que le pays a renoué avec la croissance (8% en 2014), l’économie est relancée, les expatriés reviennent, les jeunes entreprennent et de nouvelles dynamiques s’installent.

En effet, une petite révolution s’annonce alors qu’un phénomène nouveau se généralise : l’entrepreneuriat se développe. Mais avant de vanter les mérites de ce nouveau mouvement que notre spectre d’occidentaux nous conduira à plébisciter, rappelons quelques principes de base pour comprendre le contexte.

En Côte d’Ivoire, l’entrepreneur n’est pas le glorieux capitaine cloîtré dans son garage, le valeureux révolutionnaire plein d’ambition ou encore ce Napoléon de l’innovation, tant admiré que redouté, aussi solitaire que visionnaire… non. Vraiment pas. Ici, être entrepreneur c’est une nécessité, on le devient par erreur, lorsqu’on a perdu son emploi et qu’on doit trouver un moyen de nourrir sa famille. Plutôt un échec social, c’est donc rarement un objectif en soi et c’est toujours transitoire. Gardons donc en tête que pour un jeune, s’affirmer comme entrepreneur c’est entamer un combat de chaque instant, encore plus féroce que chez nous.

Stanislas Zeze, président fondateur de Bloomfield Investment, la première agence de notation d’Afrique Francophone (excusez du peu…), solidement ancré dans son fauteuil en cuir, accoudé à son bureau de marbre, nous l’a expliqué avec concision : « si tu quittes ton poste pour devenir entrepreneur, les gens vont te regarder comme si tu étais fou et arrêter de te fréquenter ! ».

Parler d’une montée de l’entrepreneuriat en Côte d’Ivoire, c’est donc un peu comme annoncer une invasion de camembert aux États-Unis, ça déconcerte. Notre enquête fut donc méticuleuse ; pourtant, après avoir navigué à travers la fine fleur des entrepreneurs locaux, on ne peut que se rendre à l’évidence : les choses bougent !

Jean-Patrik Ehouman, est l’un de ceux qui surfent aujourd’hui sur cette vague de changement et qui entraÎne dans son sillage de nombreux futurs entrepreneurs. Il a fondé (entre autres, son CV est long comme un tronc de bananier) l’ONG Akendewa, qui a pour objectif de former les jeunes Ivoiriens aux nouvelles technologies. Ateliers, conférences, témoignages… véritable carrefour pour la jeunesse souhaitant développer des projets innovants, le lieu regorge de bonnes idées et d’individus déterminés à se battre pour leur pays. C’est même un mini-incubateur qui a ouvert au 1er étage du bâtiment, pour répondre à une demande de plus en plus pressante des jeunes.

Ce souci pour la jeunesse est partagé par Adama Gorou, le fondateur de A+ coaching. Tout aussi hyperactif, il accompagne également des jeunes, intervient comme professeur dans le cadre d’une Chaire à L’UNESCO consacrée à l’entrepreneuriat et développe un nouveau cycle de conférences appelé « The Next Big Thing », visant à présenter aux entrepreneurs ivoiriens les tendances de demain, pour les encourager à innover. Il nous confirme que le climat actuel est propice à la montée de l’entrepreneuriat, et que la fin de la crise politique a laissé le champ médiatique dégagé : « Avant, les héros c’était les leaders politiques… aujourd’hui ça n’intéresse personne, les gens cherchent de nouveaux modèles… c’est le moment de monter sur le devant de la scène ! ». Il va même plus loin : « On a vaincu nos démons et on arrive à avancer, maintenant il faut entreprendre pour profiter de la croissance ».

C’est Florent Youzan qui a achevé de nous convaincre que la révolution du camembert était en route. Il nous a accueillis dans son antre, O’village, un tiers-lieu d’intelligence collective et d’innovation sociale, à la frontière du Fab-Lab, de l’incubateur et de l’espace de coworking. Le lieu existe depuis bientôt deux ans et plus de 100 personnes gravitent autour de cet écosystème. « C’est dans l’intelligence collective qu’on trouve les meilleures solutions » nous explique Florent.

Pourtant, pour lui, l’enjeu principal ne concerne pas l’innovation, mais encore une fois la jeunesse « Aujourd’hui encore, beaucoup de jeunes étudient dans la peur du chômage et l’inquiétude de ne pas avoir de métier. Ici, on leur montre qu’ils peuvent s’en sortir et qu’ils auront derrière eux toute une communauté soudée ». Ces jeunes travaillent donc à inventer les solutions de demain pour accélérer le développement de leur pays. Applications mobiles pour améliorer l’éducation en zone rurale, permettre l’enregistrement automatique des naissances ou encore faciliter la recherche d’appartement à Abidjan, les initiatives se multiplient, toutes plus enthousiasmantes les unes que les autres.

Le constat est sans appel : les success story se font de plus en plus nombreuses et c’est parmi la jeunesse – de plus en plus qualifiée – que le mouvement s’accélère. Comme dans de nombreuses capitales européennes et asiatiques, les espaces de co-working se multiplient, et l’entrepreneuriat peut devenir une véritable alternative pour ces jeunes ambitieux qui espèrent agir pour leur pays.

L’autre bonne nouvelle, c’est que les femmes ne sont pas en reste, Sefora Kodjo que nous avons rencontrée a fondé Sephis et organise des évènements pour inspirer les jeunes filles ivoiriennes. « J’avais rencontré des femmes ayant réussi pour qu’elles me racontent leur histoire, c’était tellement passionnant que j’ai souhaité organiser ça à plus grande échelle ». Aujourd’hui l’association organise des conférences qui regroupent plusieurs centaines de jeunes et des sessions de mentoring avec des femmes d’exception, une recette qui plaît et qui a propulsé Sefora sur le devant de la scène dans toute l’Afrique Francophone. « Il faut avoir le courage de ses ambitions » affirme-t-elle calmement, toujours aussi déterminée à révéler le potentiel des jeunes ivoiriennes.

En effet, des difficultés persistent pour les conquistadors en devenir… à commencer par la recherche de capitaux. Les financements restent difficiles à obtenir, les fonds occidentaux restant frileux tandis que ceux du continent demeurent trop fragiles. De plus, le pays est toujours en phase de reconstruction, et l’Etat encore trop faible pour mener les politiques nécessaires à un réel développement du secteur de l’innovation. En conséquence les ONG jouent encore un rôle prépondérant et beaucoup d’initiatives adressent les problèmes avec des solutions « Jugaad ». « L’innovation frugale » a son intérêt, mais reste limitée lorsque les enjeux concernent l’ensemble du pays.

Il est donc trop tôt pour parler de révolution, on peut néanmoins pressentir de grands changements à venir (sous réserve que le pays ne sombre pas dans une nouvelle crise politique ou économique). Une chose est sûre, les acteurs que nous avons rencontrés ont tous brillé par leur ambition de développer leur pays et leur volonté sans faille d’accompagner la jeunesse ivoirienne, pour lui permettre de se forger ses propres armes et révéler tout son potentiel !

La machine est lancée, mais la Côte d’Ivoire est-elle la prochaine Sillicon Valley pour autant ? Bon, ne nous emballons pas. Il reste du chemin à parcourir.

 

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