Émotions et information ne font pas toujours bon ménage…

Dans son ouvrage Le Marketing de nos émotions, Cédric Teychené rappelle ce paradoxe de l’information : « Nous n’avons jamais eu un accès aussi facile aux contenus d’actualité via les canaux radio, télé et numérique, mais le temps et l’intérêt consacrés à l’information diminuent. Les médias sont confrontés à une double crise d’audience couplée à une crise confiance. » Ce paradoxe s’est consolidé depuis le début de la crise Covid-19 et notre rapport à l’information est devenu encore plus émotionnel :

«  Les mauvaises nouvelles captent l’attention. La crise du Covid-19 s’est ainsi accompagnée de records d’audience : en France, durant la première semaine de confinement, près de 75 % du temps d’antenne TV a été consacré au virus et à ses conséquences[1], avec des pics à plus de 35 millions de téléspectateurs lors des discours du Président. Véritable tendance de fond, les médias traditionnels ont pris un virage émotionnel. Hors crise sanitaire de cette ampleur, ils favorisent les nouvelles négatives, pour ne pas dire catastrophiques et anxiogènes qui créent de l’audience. Dans la hiérarchie des sujets d’un journal télévisé, le faits divers (incendie, catastrophe naturelle, disparition) prime souvent sur l’actualité internationale. « Les journaux télévisés sont devenus une succession de portraits. Qu’ils soient d’actualité ou pas, il y a une constante incarnation des sujets. Et quoi de mieux qu’une victime pour susciter l’empathie ou l’indignation ? », explique Claire Sécail, chercheuse au laboratoire politique et communication du CNRS[2]. Selon elle, cette appétence pour le fait divers et l’incarnation n’est pas nouvelle et remonterait aux années 1970, « parallèlement à l’arrivée d’une nouvelle génération de journalistes dans les rédactions[3] ». Ces faits divers couplés à des témoignages font réagir les spectateurs, ils créent de l’émotion et donc captent l’attention sans besoin d’analyse. Au final, le témoignage l’emporte sur l’information et l’émotionnel sur le rationnel.

Les médias traversent également une crise de confiance, voir même un divorce avec certains citoyens. Alors qu’ils sont censés être au cœur de la cité et du débat démocratique, ils ont été accusés d’être déconnectés, de ne pas avoir perçu les signaux faibles et le quotidien de leurs publics. Le Brexit, la percée de Donald Trump, ou l’émergence de mouvements sociaux comme les gilets jaunes en témoignent. Fait inédit, des journalistes sont pris à parti et insultés lors de manifestations ! La remise en cause de leur objectivité a été favorisée par la montée de certains politiques extrémistes. Il est en effet dans leur intérêt de décrédibiliser les médias traditionnels pour que les personnes se tournent vers les réseaux sociaux, envahis de bulles de filtres et de fake news. « Tous pourris », « Ils ne parlent que de Paris », « A la botte du pouvoir » sont des commentaires récurrents qui illustrent cette crise de confiance grandissante. Chaque année depuis 1987, un baromètre mesure la confiance des Français dans les médias. Dans l’édition 2020 de ce baromètre, la perception de l’indépendance des journalistes est au plus bas. En effet, 68 % des Français pensent que les journalistes ne résistent pas aux pressions des partis politiques et du pouvoir, 61 % d’entre eux jugent qu’ils sont dépendants des « pressions de l’argent ». (…) Plus inquiétant, près d’un Français sur quatre (22 % ) déclare « s’informer » uniquement via les réseaux sociaux (+ 4 points en un an) !

Si les émotions et l’intelligence émotionnelle sont importantes pour nos interactions, elles peuvent aussi nous piéger et nous faire préférer des informations biaisées et mises en scène. Sommes-nous condamnés à être la proie de nos émotions ? Sûrement pas ! Cédric Teychené montre que se développe une nouvelle forme de journalisme : « le journalisme de solutions » ou « journalisme d’impact ». « Il part du principe que l’on peut déconstruire et critiquer seulement si l’on propose des solutions en mettant en valeur les réponses apportées aux problèmes. Par exemple, un article qui traiterait de l’impact environnemental des grandes plateformes numériques mettrait en avant des solutions pour le réduire. En France, le journalisme de solutions en est à ses débuts. »

Vous aussi, entraînez-vous à adopter cet état d’esprit plus positif !

[1] Étude de l’INA réalisée entre le 16 mars et le 22 mars 2020.

[2] Claire Berthelemy, « Faits divers : Entre empathie médiatique et opportunisme politique », L’Imprévu, 4 février 2016.

[3] Ibid.

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